C. # 1
C. était plus vieille que moi. La différence d’âge n’était en fait pas très importante mais elle me semblait à moi tout à fait abyssale parce qu’elle était majeure et que je ne l’étais pas. J’avais 17 ans. Elle en avait 22. Je l’ai rencontrée un soir de concert. Je me souviens de la salle, de la scène très surélevée, du grand rideau rouge au-dessus de nos têtes, du parquet en bois ciré sur lequel glissaient mes pompes, et des courants d’air qui me fouettaient les jambes à chaque fois que quelqu’un entrait par la grande porte coupe-feu. Avant d’entrer en scène, j’avais fumé de la Marie-Jeanne coupée à je ne sais quoi, j’avais fait passer ça avec de la vodka bon marché et une fois sur scène, je m’étais rendu compte que mes doigts étaient comme de la gelée de groseille. Question d’habitude, je m’étais replié sur mes acquis, les musiciens savent tricher et j’avais donc triché, je m’étais dandiné tout mon soûl, j’avais poussé quelques cris, en prenant mon air mystérieux, les cheveux devant la trombine, j’avais finalement grattouillé mes cordes sans trop de mal et c’était passé sans accident notable, comme une enveloppe toute blanche dans la fente d’une boite aux lettres. Faire illusion, j’étais bon pour ça et je le suis toujours, lorsque je veux bien m’en donner la peine. Il devait y avoir 200 à 300 personnes, guère plus, mais je distinguais sans peine C. qui était dans un recoin de la salle. Il y avait une sorte de promontoire qui entourait un des piliers contre le mur à droite de la scène, elle avait le cul posé dessus et elle ne regardait que moi et bientôt, tout en faisant le singe, je n’avais plus regardé qu’elle. Cela n’avait rien de mystique, ce n’était pas une sorte de coup de foudre ou une connerie de ce genre, je ne faisais que lui rendre ce qu’elle me donnait. J’avais beuglé quelques octaves au-dessus, spécialement pour elle.
(C. aussi jouait dans un groupe, à la différence près qu’elle jouait comme quelqu’un qui a survécu à la polio.)
Je ne supportais pas vraiment les mecs avec qui je jouais. Je ne supportais pas le nom du groupe que je trouvais moche et ringard. Je ne m’en souviens même plus aujourd’hui, simplement que j’en avais un peu honte. Le gars qui avait monté l’ensemble (et trouvé le nom) était un penne-cul blondinet qui écoutait en boucle les Smiths et ne parvenait pas à s’en remettre. Si ce n’est pas malheureux, ça ! L’autre guitariste, ça ne s’invente pas, était un coco encarté de quarante balais qui avait fabriqué sa gratte tout seul : il ne jouait pas trop mal, il trichait beaucoup avec ses boites d’effets, il était con comme un manche. Il aimait des trucs affreux dans le genre de Dire Straits. Parfois, je disais à d’autres que ce type n’était pas musicien mais qu’il était simplement doué pour l’électronique. Mon gratteux, c’est la frange CGT-EDF du groupe ! Le batteur était vraiment bon, il était grand comme un roseau géant, tout tordu, vaguement lymphatique, il avait plein de boutons sur la tronche, il avait une gueule à rester puceau pendant encore longtemps, il était le seul que j’aimais bien finalement, même s’il ne disait jamais plus de trois mots par jour. C’est étrange, on préfère toujours le batteur, le batteur est toujours un bon gars. Moi, j’étais le rebelle en contreplaqué de ce groupe bidon. Mes cheveux étaient longs. Ils étaient sales. Je buvais sur scène, pour la posture, je laissais se consumer une clope sur le haut de mon manche pendant que je jouais, coincée entre deux cordes, parce que si je la gardais au bec, la fumée me rentrait par les trous de nez et me faisait tousser, jouer et cloper, je ne savais pas faire et j’en étais proprement mortifié. Parfois mon chant était entrecoupé de rots et puis de rires. Je détestais les Smiths, ces petits conards de Manchester qui écrivaient des chansons d’amour miteuses comme s’il en pleuvait. J’étais un jeune con. Un vrai jeune con. Je ne comprenais rien à rien. Je me foutais de tout. Je n’étais rien de ce que je prétendais être. J’étais un imposteur et une moitié de mythomane. Un détail qui a son importance, je ne saurais dire pourquoi : le blondinet était professeur de tennis. Ça veut tout dire, non ? Il était professeur de tennis, il aimait les Smiths, trompait tout le temps sa petite copine (une fille assez vilaine qui avait un cul de déménageur trop porté sur la consommation de saucisses) – ce que ma morale réprouvait (je parle ici de l’infidélité, pas des saucisses) – et il s’imaginait que ce que nous faisions était important. Evidemment, ça ne l’était pas.
Le groupe était nase. Le groupe avait un nom à la con. Nos chansons – dont les trois-quarts étaient écrites par moi – étaient nulles et lancinantes. Les écouter, c’était comme traverser un lac d’ennui. Tout était à chier. Et à chaque fois que l’on se produisait, ou que l’on répétait, je me disais : « il faut que je me casse de là », mais je restais parce que j’étais trop flemmard et trop peu dégourdi pour chercher un autre groupe. Moi, je voulais jouer des trucs cradingues et salaces, pas ces chansons vaguement mélancoliques et sophistiquées racontant de manière codée les amours compliquées de deux tarlouzes dans l’automne brumeux de Manchester. Je rêvais de jouer des morceaux de Fats Domino, des trucs de Willie Dixon, des chansons de traine-savates, des odes à la levrette et à l’alcool mal distillé, je rêvais de jouer désaccordé et de chanter faux. Je rêvais de Louisiane et je n’avais que cette immonde Seine-et-Marne, en tout et pour tout, ce département de bouseux votant tous RPR et des champs de colza puants la pisse de chat à perte de vue. Faux, discordant, bruyant, sale et sans aucune moralité, je rêvais de ça. Et je n’effleurais même pas la queue du fantasme. C. jouait donc avec son groupe. Je ne me rappelle plus de leur nom mais je suis certain qu’il était moins merdique que le nôtre. Ils étaient plus mauvais que nous en revanche, il me faut le dire, mauvais au point que cela me semble être une insulte à l’adjectif que de l’utiliser pour qualifier leurs productions, mais au moins, ils jouaient du blues et du rock n’roll. Pas correctement, c’est un fait, mais ce n’était pas les sucreries de ces mous-du-gland de Smiths. J’avais joué avec eux quelques semaines plus tard et j’avais eu l’impression de piailler derrière des musiciens armés d’instruments déglingués, je ne me souviens plus de ce qu’on avait joué, un morceau de merde sans aucun doute, facile à jouer à l’improviste, mais je me souviens qu’en descendant de scène, une gonzesse m’avait dit qu’elle ne l’avait jamais entendu joué comme ça, que je l’avais chanté un peu comme Patti Smith l’aurait fait. J’avais répondu merci en lui demandant si elle n’avait pas une clope, en allumant la cigarette, j’avais dit : « j’aime bien Patti Smith, mais elle a une terrifiante moustache, ça me dégoute un peu, je n’arrive pas à la regarder » (et ça n’a pas vraiment changé aujourd’hui). J’avais ajouté dans une sorte de rire étouffé : « People have the power ! » Les deux doigts de la victoire avant de me tirer. La gonzesse avait ensuite passé la soirée avec un ami à moi. Au pieu, elle lui avait dit que j’étais plutôt mignon et que je lui semblais être un parfait branleur.
(Elle avait raison. Dans tous les sens du terme.)
Avec C., ça a mis un peu de temps. En ce qui me concerne, ça a toujours mis un peu de temps. J’aime ferrer le poisson. Enfin, ce n’est pas exact, en voilà une expression grotesque. Je devrais avoir honte d’écrire un truc pareil. J’aime être sûr que la fille sache vraiment ce qu’elle veut, voilà. Et j’aime que les filles fassent le premier pas. La seule fois où j’ai fait le premier pas dans ma vie, c’était pour embrasser ma femme, mais c’est une autre histoire. C. n’était pas très jolie. Elle avait de trop grosses fesses, de trop petits nichons, elle avait un pif absolument titanesque, épaté comme pas possible, des traits sans finesse, mais elle avait de jolis cheveux bruns et de grands yeux très expressifs. Elle était intelligente et ça m’allait très bien. Pourquoi dire les choses autrement : j’étais flatté qu’une fille comme ça s’intéresse vraiment à moi. J’étais à l’époque davantage habitué aux filles un peu idiotes du coin dotées d’une jolie paire. C. était majeure, elle suivait un cursus en biologie, elle était intelligente, drôle, sensible, râleuse et elle aimait Mardi Gras in New Orleans par Fats Domino. Il nous a fallu une nuit entière pour passer à l’étape suivante. Nous étions allongés sur le lit, et nous regardions les étoiles par le vélux, la nuit se colorer lentement de rouge, d’orange et de rose, nos cuisses se frôlent, nos mains se touchent, je retire la mienne, elle rapproche la sienne, c’est un signe, est-ce que c’est un signe ?, je déteste les filles pour ça, on ne sait jamais ce qu’elles pensent vraiment. L’atmosphère de la chambre est saturée de fumée de cigarettes. A coté de nous, il y a le professeur de tennis adorateur de Morrissey et la joueuse de gratte qui joue dans le même groupe que C. et putain, ils n’arrêtent pas de se rouler des pelles en se tripotant les parties. « Pourquoi vous n’allez pas baiser ailleurs ! », je leur dis. Ils restent, sans rien dire. Ils ricanent bêtement avant de continuer à se baver mutuellement dessus des heures durant, à se savonner les muqueuses. Leurs bruits de succion sont intolérables. Et vulgaires. Vers 5 heures du matin, C. lance sa langue à l’assaut de ma bouche. Ses lèvres sont glacées malgré la saison. Nos succions à nous sont élégantes, maitrisées. Elle ferme les yeux, elle se blottit contre moi. C.
En dépit du couple en rut qui soupirait juste à coté de nous, cette nuit fut une des plus délicieuses de ma vie.
